Conférence de SAR Mgr Sixte de Bourbon-Parme

Eléments de réflexion pour demain

E. Leroy

                                                                                                         

 

Préambule

 

Ce texte a pour ambition de jeter quelques pistes de réflexion pour l’avenir du continent européen, et plus particulièrement sur le devenir de deux de ses composantes essentielles – la Russie et la France - qui ont marqué durablement de leur empreinte l’histoire de ses habitants.

 

Ce travail n’a pas pour objet de refaire l’histoire de nos pays respectifs, il voudrait simplement proposer de nouvelles directions destinées à devenir des alternatives crédibles au Système à tuer les peuples mis en place par différents lobbies mondialistes et dont le fer de lance est assumé aujourd’hui par les néo-conservateurs américains et le Président qu’ils ont mis en place. Pour plusieurs raisons, longues à expliciter dans le détail, je crois que la Russie de Vladimir Poutine est probablement le pays le mieux armé, culturellement et historiquement, pour tenir ce rôle. En France, la contestation du Système a longtemps appartenu au Parti communiste français, mais avec l’effondrement du régime soviétique, sa légitimité et son impact ont été réduits à néant. La social-démocratie française sert depuis longtemps les intérêts du Système Global et la probable ambition de ses dirigeants se réduit à vouloir mettre en place l’équivalent du Parti démocrate américain, pendant que les conservateurs n’aspirent qu’à être les homologues du Parti républicain de ce même pays. Quant à la composante nationaliste française,  tant qu'elle n'aura pas rompu avec l'image passéiste et équivoque à l'égard de la deuxième guerre mondiale, elle ne sera pas crédible, en France comme à l’étranger, comme force de proposition idéologique anti-Système. Cette critique restant valable pour l’ensemble des mouvements nationalistes ouest-européens.

 

La Russie en revanche a pour elle d’avoir combattu victorieusement le national-socialisme et le sacrifice de ses millions de soldats, son Holocauste à elle, lui permet d’être inattaquable sur les références à la seconde guerre mondiale – arme diabolisante préférée des militants du Système Global.

 

Avoir combattu et vaincu le nazisme et abrogé pacifiquement le marxisme-léninisme lui confère un statut respectable qui devrait lui permettre de reprendre toute sa place, et même au-delà, en re-devenant aujourd’hui le nouveau chef de file des « non-alignés » face à la tentative de prise de contrôle du monde par le clan des néo-conservateurs et de leurs affidés. Ce rôle, la Russie soviétique l’a assumé pendant de longues années dans le combat géopolitique mondial qui l’opposait aux Etats-Unis de l’après-guerre ; aujourd’hui, elle s’est repliée sur elle-même et tente de recouvrer sa puissance d’antan avec des règles du jeu qui ne sont pas les siennes et dans laquelle nos adversaires excellent.

Les propositions qui vont suivre, visent à montrer que l’Empire Russe, plus que jamais, a un rôle fondamental à jouer sur les plans géopolitique, politique, culturel, religieux, militaire et économique dans les années à venir. De la réussite de cette profonde révolution dépendra l’avenir de notre continent. La France est trop lasse des guerres et trop fatiguée pour être l’élément moteur de cette révolution du 3ème millénaire. Elle est probablement en revanche le talon d’Achille du Système Global et si les élites Russes prennent conscience de ce fait, alors il existera encore un espoir pour le grand continent eurasiatique et pour la liberté et la grandeur des peuples qui le composent.

 

La guerre qui est menée par le Système aujourd’hui est avant tout idéologique avant d’être militaire ou économique. Les ONG (Organisations Non Gouvernementales) américaines, les médias ou les prédicateurs protestants sont beaucoup plus efficaces pour la conquête de nouveaux territoires que les G.I’s ou les missiles intercontinentaux. L’avenir des peuples d’Europe se jouera dans le résultat de la 3ème guerre mondiale que le Système a déclenché le 11 septembre 2001. C’est le concept de guerre totale – beaucoup plus radical que ne le croyaient les dirigeants du 3ème Reich - qui est en jeu dans ce nouveau conflit puisqu’il touche à tous les domaines de la vie des peuples – économie, religion, culture, histoire, médias…- Aujourd’hui, le rôle d’hyper-puissance des Etats-Unis est indiscutable et une confrontation directe serait pour le moins hasardeuse. Il est probable qu’ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour conserver le plus longtemps possible ce leadership en provoquant notamment des conflits, éventuellement nucléaires, qui viseront prioritairement la Chine, l’Inde et bien sûr la Russie.

Pour contrer l’hyper-puissance, il faut l’attaquer, avec des armes qu’elle ne soupçonne pas,  là où elle paraît la plus forte, c’est-à-dire dans le domaine économique. Les élites occidentales la soutiennent parce qu’elles tirent un prestige et un intérêt matériel direct de leur soumission. En créant ou en suscitant le désordre économique ou social et en provoquant l’effondrement des revenus, la légitimité du Système s’écroulera en ouvrant la voie à des solutions alternatives nouvelles.  Les profits phénoménaux que les Etats-Unis tirent aujourd’hui d’une économie mondialisée constituent en même temps son principal point faible. Car ce système économique global fonctionne sur un effet « monopoly » où la circulation effective des biens et services ne correspond absolument pas à la masse financière en circulation. Ce constat est corroboré par l’analyse qu’en a fait M. Serguei Glaziev, ancien ministre des relations économiques extérieures et actuellement chef du Parti Rodina : « Concrètement la première priorité de la politique mondiale aujourd'hui, et la Russie pourrait y jouer un rôle dirigeant, est la création d'une nouvelle architecture de la finance mondiale. Sous la pression de la quantité excessive de dollars imprimée au cours des 30 dernières années, le système financier mondial s'effondre. Il est très proche du krach. (…) J'avertis depuis longtemps des dangers d'une politique consistant à tout faire reposer sur le dollar. Aujourd'hui, conclut-il, il faut une nouvelle architecture financière, basée sur des monnaies nationales. »

Pour diverses raisons, selon M. Glaziev, la Chine ne prendra pas l'initiative de créer ce système. Mais « la Russie doit et devrait le faire », car le système financier international ne devrait pas dépendre d'une seule monnaie nationale. Serguei Glaziev a déclaré qu'il avait discuté de cette approche avec le président de la Commission de l'UE, Romano Prodi, quand celui-ci était à Moscou; les Européens soutiendraient une telle initiative, les Chinois la veulent, les Indiens la veulent, dit-il. Prendre une telle initiative serait « la chose la plus importante que la Russie puisse faire dans la politique mondiale », concernant les questions économiques et financières.

Pour l’instant, le Système a réussi à faire face aux crises financières asiatiques, argentine ou turque, car le poids relativement faible de ces pays dans l’économie mondiale a permis des sauvetages d’urgence en mobilisant les banques centrales des poids lourds économiques de la planète, sous la férule du FMI et de la Banque Mondiale. Mais si demain, un acteur majeur de l’économie mondiale, la France par exemple, ne peut assurer le remboursement de ses 1000 milliards d’euros de dette, cela entraînera un effet domino qui peut produire une super crise économique dont les effets seraient bien plus graves et catastrophiques que ceux de 1929 et pourrait permettre un effondrement consécutif du Système.

 

Nous examinerons donc dans cette étude les aspects économiques, culturels et géopolitiques de ce nouvel enjeu.

 

1)    Economie totalitaire contre économie organique

 

Il peut paraître bizarre de commencer cette étude par l’aspect économique. La raison en est que la règle du jeu imposée par nos adversaires nous contraint à mettre au premier rang de nos préoccupations ce domaine qui est celui par lequel ils ont réussi à investir tous les autres aspects de la vie des nations (politique, religieux, militaire, culturel). Mon propos n’est pas ici de faire une analyse exhaustive et comparative de différentes théories économiques, mais bien plutôt de faire le constat que depuis l’effondrement du système soviétique et de la transformation rapide du régime chinois, il n’existe plus dans les faits de véritable alternative à l’hégémonie pseudo-libérale inventée par les anglo-saxons et suivie, bon gré, mal gré,  avec des modes d’expression divers par la plupart des pays du monde, et ce, quel que soit le système politique en place.

 

De ce constat, il convient de tirer un enseignement : il n’existe pas non plus aujourd’hui, dans le monde des idées, de théorie économique crédible pouvant concurrencer valablement l’idéologie libérale. Plus précisément, ces idées existent – Guillaume Faye en a d’ailleurs fait une brillante synthèse dans son ouvrage sur L’économie organique, l’autarcie des grands espaces – mais le Système veille soigneusement à ce qu’elles ne soient pas connues par ses élites de manière à apparaître comme Unique et Indépassable. On retrouve d’ailleurs dans cette approche l’esprit totalitaire propre à certaines religions monothéistes qui ont fait dériver du concept de monisme l’unicité du Bien opposé à un Mal absolu. Pendant des décennies « le monde libre » s’est opposé à « la dictature communiste » et maintenant que cette dernière a disparu, il ne reste plus que le Bien, le dieu Marché, main invisible qui est censée gouverner le choix des hommes en fonction de leurs envies de consommer. Or nous savons, depuis le temps qu’elle est à l’œuvre, que cette conception du monde ne vise qu’à fabriquer des esclaves, des robots-consuméristes destinés à enrichir des multinationales ou des fonds de pensions et à faire sortir de l’Histoire les peuples qui commettraient la folie d’abandonner leur liberté pour l’unique plaisir de la consommation frelatée.

 

La Russie, comme tous les autres pays de la planète, est aussi menacée par ce totalitarisme-soft qui est d’autant plus insidieux qu’il frappe les hommes dans ce que ceux-ci ont de plus basique : l’envie de posséder ; cette envie étant exacerbée dans des pays qui ont connu la relative pénurie soviétique.

 

Nous savons aussi que cette hégémonie, prétendument libérale, n’est qu’un leurre utilisé par le Système pour le contrôle du monde et de ses richesses. Le Système est d’autant plus difficile à contrer sur ce terrain qu’il fait progresser l’idée du libre-échange sous le couvert de la démocratie, ayant compris depuis longtemps que c’est dans les démocraties que l’on manipule le mieux les hommes, d’autant mieux que ces derniers s’imaginent libres de leur destin. Dans la réalité, les pseudo affrontements qui opposent les partis politiques dans les démocraties ne visent qu’à mettre en scène des pions au service du Système et instrumentalisés par la finance internationale.

 

La Russie n’est pas à l’abri de cet encerclement idéologique, je dirais même, qu’avant les risques d’encerclement stratégique menés par les Américains sur vos frontières, c’est à l’intérieur de votre territoire, par les médias, l’action des ONG ou des sociétés multinationales que la Russie court aujourd’hui le plus grand danger. Le début de la mise au pas des oligarques et le contrôle partiel sur les médias opéré par la Fédération de Russie montre que votre pays est conscient des risques encourus mais il reste encore de nombreux pièges à éviter pour parvenir à inverser la tendance et reprendre une position offensive contre les sectateurs du dieu-dollar.

 

Cette position re-conquérante que la Russie doit affirmer, c’est son rôle historique et le sort de l’Europe entière en dépend. L’écrivain français Paul Valéry, à sa manière, a exprimé cette idée ainsi : « Dans l’histoire de l’humanité il y a trois sommets : l’Antiquité grecque, la Renaissance italienne et le XIXème siècle russe ! ».

 

Pour mener une offensive, il faut des hommes, des armes, des munitions, une stratégie et une cible. La cible est connue ; la stratégie est celle que nous impose l’adversaire : la subversion ; en ce qui concerne les hommes et les munitions, tout dépendra de la volonté de ceux qui commandent aujourd’hui au destin de la Russie et des moyens qu’ils peuvent ou qu’ils veulent mettre en oeuvre. Quant aux armes, elles sont dans ce combat avant tout idéologiques, et il serait souhaitable que dans ce domaine, la Russie devienne le porte-étendard de la liberté des peuples contre la tyrannie de l’argent.

 

 Interrogé par des journalistes sur la façon dont la politique étrangère russe pourrait accroître son influence, Serguei Glaziev répondit que pour avoir « une influence accrue sur le processus économique et politique, la Russie doit avoir un modèle de société qui soit attractif aussi pour d'autres pays ». « A travers l'histoire, dit-il, la Russie a joué un rôle positif lorsque sa politique pour la société correspondait à une mission historique. Par conséquent, la Russie doit avoir un  modèle humaniste et juste d'organisation de l'Etat, qui ne soit pas redouté à cause de son arme atomique, mais attractive à cause de ses qualités. Si nous perdons cet idéal moral, alors nous n'aurons plus aucune influence ».

 

En occident, les élites, de gauche ou de droite, sentent confusément le malaise dans lequel elles baignent et elles commencent à deviner – pour les plus lucides ou les plus honnêtes – que le Système ne vise après tout qu’à l’hégémonie mondiale. Elles sont en attente de nouvelles idéologies qui permettraient de sortir de cette dictature feutrée, mais les seuls qui pourraient, en Europe occidentale, constituer une alternative radicale, identitaire et organique au Système, sont entachés par les scories de la 2ème guerre mondiale. C’est pourquoi le salut ne peut venir que de l’Est  – « ex Oriente lux ! » – par des hommes, universitaires, chercheurs, politologues, économistes, philosophes, dont le passé politique ne peut être suspecté de « fascisme » et qui pourraient jeter les bases d’une nouvelle société organique et enracinée.

 

Comment définir une économie organique et enracinée ?

 

C’est avant tout une économie au service du peuple et non pour le bénéfice exclusif d’une oligarchie. De ce fait, elle est automatiquement subordonnée au pouvoir politique qui l’oriente mais ne la dirige pas, sauf dans certains secteurs cruciaux. Elle suit les orientations (incitations fiscales, exemptions ou réductions d’impôts, zones franches, interdictions, limites, restrictions) que lui pose l’Etat. De ce fait, elle agit librement dans un cadre donné en fonction de deux impératifs : 1) assurer le bien-être de la population ; 2) assurer les exigences stratégiques de l’Etat. Tant que l’économie n’est pas en crise et que ces deux impératifs sont satisfaits, l’Etat n’intervient pas. Dès lors qu’un dysfonctionnement intervient, extérieur ou intérieur (prix du baril de pétrole, pénuries alimentaires, hausse du prix des matières premières ou stratégiques etc.) l’Etat use de son pouvoir régalien pour imposer les mesures qu’il juge nécessaires (baisse ou hausse des prix ou des salaires, inflation ou déflation, augmentation des droits de douanes, contrôle des changes, etc.). En conséquence, et contrairement aux exigences du Système Global, il est vital pour un Etat qui désire conserver son indépendance et sa liberté d’agir, de disposer d’une banque centrale sous son contrôle direct afin de pouvoir jouer à sa guise sur la circulation monétaire dans le pays.

 

 Une économie orientée doit reposer sur le principe de la libre concurrence mais en respectant les valeurs et les traditions des peuples où elle est appliquée. Contrairement à ce que pensent les libéraux, tout n’est pas à vendre ou à acheter. En conséquence l’Etat doit réglementer les secteurs où il souhaite détenir le monopole (transports publics, énergie, défense, télécommunications, médias). Il est même souhaitable que ces secteurs restent sous le contrôle étroit et exclusif de l’Etat, notamment les télécommunications et les médias, du fait de leur utilisation potentielle comme armes stratégiques de désinformation (la crise récente de l’Ukraine l’a largement démontré).

 

Afin d’éviter un assoupissement du système inhérent à toute fonction publique et à toute administration centralisée dépourvue de concurrence, il est souhaitable d’instaurer dans ces administrations un système de rémunération au mérite (comportant des limites), géré par une commission mixte de fonctionnaires de tous grades et d’experts indépendants extérieurs à l’administration.

 

Pour protéger cette économie de tout choc intérieur ou extérieur, il convient de fixer un certain nombre de principes simples :

 

1)      tout ce que peut fabriquer ou produire le pays, sans coûts excessifs, et qui fournit de l’emploi à des salariés ou est considéré comme d’intérêt stratégique par l’Etat, doit être protégé par des droits de douane, variables selon la nature de la menace, ou être nationalisé.

2)      La monnaie nationale n’est pas une marchandise et il faut maintenir le système qui la place hors du champ des spéculateurs internationaux.

3)      L’Etat doit s’arroger le droit d’interdire toute société ou organisation étrangère dont l’activité peut être néfaste (sur les plans politique, économique ou culturel) pour le pays. (cf. le rôle joué par une ONG américaine éditant des journaux dans la crise du Kirghizstan).

4)      L’impôt doit être juste et équitable et toucher proportionnellement toute les classes sociales (sauf les plus démunies) en évitant de frapper trop fort les hauts revenus ce qui risquerait de faire fuir les élites.

5)      L’Etat doit se donner les moyens, même à prix exorbitant et donc non compétitif, de fabriquer ce qu’il estime nécessaire pour son indépendance et dont la perte de savoir-faire lui serait extrêmement préjudiciable. (cf. industrie spatiale). 

6)      Une économie organique doit favoriser le principe de fonctionnement des cercles concentriques : il faut qu’une région consomme prioritairement ce qu’elle produit. Si un produit n’est pas disponible dans la région concernée, c’est à la région la plus voisine de l’approvisionner. Si aucune région du pays ne produit le bien recherché, il sera importé, de préférence d’un pays avec lequel existent des accords bilatéraux d’échanges.

7)      Une économie continentale ouverte sur les deux océans doit mettre en place le principe de l’autarcie des grands espaces. L’Europe, de Brest à Vladivostok, possède largement en son sein de quoi satisfaire tous ses besoins essentiels. Pour les rares denrées (café, chocolat…) ou matières premières qu’elle ne posséderait pas, ou alors en quantité insuffisante, des accords de commerce internationaux avec les pays producteurs permettront de pallier la pénurie.

 

Ces principes d’économie organique ne sont que de simples  mesures de bon sens et ils étaient pratiqués naturellement par tous les Etats du monde avant que la maladie libérale et sa dérive libérale-totalitaire ne se répandent sur la surface de la terre. Ils pourraient être remis sur le marché des idées comme alternative positive au système marchand mis en place par ceux qui visent à travers lui à s’assurer le contrôle de la planète. Et aujourd’hui, pour convaincre des élites occidentales déboussolées, notamment de gauche, je ne vois que des intellectuels russes capables d’accomplir cette tache. Mais pour cela, la Russie devra se doter de moyens d’action culturels, intérieurs et extérieurs, susceptibles de remplacer les Partis communistes européens et les relais d’opinion qu’elle utilisait pendant la guerre froide.

 

 

2)    Moyens d’action culturels et subversifs.

 

 

Le Système ayant déclenché une guerre totale contre toutes les forces susceptibles de s’opposer à lui, il convient avant de suggérer les moyens d’une contre-offensive, de déterminer les armes qu’il utilise et les conditions dans lesquelles il les met en œuvre.

 

En premier lieu, il s’est doté d’une force de frappe phénoménale en s’assurant la maîtrise de l’étalon-monnaie mondial : le dollar. Cette puissance financière gigantesque, sans aucun équivalent connu dans l’histoire, lui permet d’acheter les hommes, les brevets ou les instruments dont il a besoin. Bien évidemment, ces moyens financiers lui permettent aujourd’hui d’attirer, de tous les pays du monde, les cerveaux qui lui sont nécessaires pour maintenir le haut niveau technologique qu’il a atteint et qui lui permet de détenir et améliorer sans cesse un outil militaire hautement dissuasif.

 

Mais au-delà de cette puissance impressionnante, il est intéressant d’observer comment les Etats-Unis ont analysé leur défaite historique au Vietnam et quelles conséquences pratiques ils en ont tiré. Même si on peut imaginer que le départ des Américains du Sud Vietnam a été décidé par certains lobbies oeuvrant à Washington ou à New York, contre la volonté d’autres membres de l’establishment politico-militaire américain.

 

Quoiqu’il en soit, depuis 1975 et leur départ d’Indochine, les dirigeants américains ont pris conscience de l’importance décisive qu’ont eu les médias dans leur défaite et ils ont mis en place tout un système de surveillance et de fabrication de l’information de manière à s’assurer le contrôle des esprits. Ce n’est pas un secret que de révéler que la CIA a mis en place à Hollywood une agence chargée de « conseiller » les metteurs en scène ou les producteurs de films. Dans les grands médias, écrits ou audiovisuels, les rôles-clés tenus par les rédacteurs ou les éditorialistes sont occupés par des hommes ou des femmes qui obéissent à des mots d’ordre (on en a vu l’illustration récente dans le scandale médiatique de l’affaire Ahmed Chalabi qui a secoué le New York Times durant le dernier conflit irakien où le rôle de désinformateur d’une journaliste célèbre a été démontré). On sait aussi que les Américains tiennent pour essentiel le libre accès de leurs films dans les pays qu’ils convoitent car ils savent que les peuples intoxiqués par l’imagerie d’Hollywood consommeront et penseront « américain » dans les années qui suivront.

 

Les stratèges américains ont également mis en place des méthodes de subversion qui s’apparentent à celle du Cheval de Troie en confiant à des organismes « humanitaires », « démocratiques » ou « religieux » (Freedom House, National Endowment for Democracy, Open Society, German Marshall Fund, églises ou sectes protestantes diverses etc.), le soin de réaliser des missions qui étaient confiées naguère directement aux services spéciaux – cela ne voulant pas dire que les services spéciaux sont absents de ces ONG -. Ces méthodes sont souvent doublées par des retournements opérés sur des élites locales ayant étudié aux USA ou y ayant subi des stages intensifs d’agit-prop (les exemples récents du Kosovo, de la Géorgie ou de l’Ukraine sont là pour nous le rappeler). Ces méthodes de subversion sont parfois opérées par des agents initiateurs qui viennent conseiller les néophytes sur des techniques à employer. L’exemple le plus probant est celui d’un agent slovaque, Pawel Demes, qui après avoir agi pour le compte des Américains dans son propre pays en 1998 a été utilisé par la CIA pour initier les Serbes anti-Milosevic en 2000 à l’action « démocratique », ainsi que pour former les cadres du mouvement PORA en Ukraine et « conseiller » Viktor Iouchtchenko.

 

 

Un des hommes-clés de ce système est Bruce Jackson, dont le père fut un des fondateurs de la CIA. Il est aujourd’hui à la tête d’une petite ONG (Project on Transitional Democracies), après avoir travaillé chez Loockeed, et il travaille en étroite coordination avec des ONG plus puissantes comme celles dirigées par George Soros ou Madeleine Albright. Il est intéressant de noter ici que l’appartenance politique au gouvernement de Bill Clinton de personnalités comme Mme Albright, ne gène en rien son travail actuel de désinformation et de subversion pour le compte de M. Bush junior. Pour en revenir à Bruce Jackson et sa mission, dont il ne cache même pas les buts – déstabiliser les régimes du Caucase susceptibles de servir les intérêts de Moscou -, il est probablement aujourd’hui l’un des meilleurs agents américains réussissant avec l’aide de son ONG des exploits géopolitiques et stratégiques qu’une armée aurait été bien en peine d’accomplir.

 

Pour nourrir ces méthodes de subversion, très faciles à mettre en œuvre dans des pays en difficulté économique et subissant des régimes autoritaires, les Américains ont mis en place des « think tanks » qui travaillent en amont dans des universités et en liaison avec des fondations ou des entreprises multinationales. On recense 76 think tanks aux Etats-Unis dont près de la moitié ont leur siège à Washington. Ces laboratoires servent en général de refuge pour les membres d’une administration victimes du « Spoil system ». C’est ainsi que l’on trouve dans ces structures nombre d’anciens conseillers ou Secrétaires d’Etat ayant abandonné leur fonction pour cause de changement de Président. Après quelques années de purgatoire passées dans ces think tanks, ils peuvent éventuellement retrouver des postes exécutifs, comme ce fut le cas pour Dick Cheney, Richard Perle ou encore Richard Haas Président du Council of Foreign Relations. Pour illustrer le pragmatisme avec lequel ces agents d’influence considèrent leur rôle, voici une citation extraite d’une interview de Danielle Pletka, vice-présidente de l’American Enterprise Institute : « Avec la révolution de la liberté, c’est une grande victoire pour nous »… « Mais la propriété intellectuelle de ces idées n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est de les mettre en pratique et que notre vision s’accomplisse ».

 

Ces idées, et la volonté absolue de les faire aboutir ne sont pas nées dans l’esprit de businessmen animés par la seule idée du profit. Il serait erroné de voir chez les Américains une seule idéologie au service de leur ambition planétaire. Adeptes de la libre concurrence, ils acceptent cette idée également dans les domaines stratégiques. Il n’y aucune différence de fond entre la politique de Bill Clinton et celle de George Bush junior – elle est toujours au service de la plus grande Amérique -, seuls les moyens et les méthodes diffèrent éventuellement pour parvenir au même but : la domination mondiale.

 

Il est néanmoins une révolution intellectuelle profonde qui se déroule aux Etats-Unis depuis quelques décennies : c’est l’influence décisive qu’ont pris les néo-conservateurs sur l’exécutif de l’establishment américain. Cette évolution, initiée dans les années 60, est extrêmement intéressante parce qu’elle signe une rupture radicale avec les méthodes antérieures du Système qui visaient certes également à l’hégémonie mondiale, mais avec une stratégie plus souple, moins contraignante et en associant volontiers les élites occidentalisées étrangères, notamment à travers la Trilatérale et le Forum de Davos.

 

Ma théorie est que depuis le 11 septembre 2001, une sorte de coup d’Etat s’est produit, à l’intérieur même du Système, et que les partisans du néo-conservatisme se sentant assez forts dans l’appareil politico-médiatico-militaire américain, ont décidé d’imposer leurs idées en force et d’opérer une rupture brutale avec les méthodes et l’idéologie mondialiste des années 1970-2000. Il est clair pour tout esprit critique et un tant soi peu lucide, que l’affaire du 11 septembre est un coup monté, dans lequel Donald Rumsfeld a probablement joué un rôle essentiel. Cette méthode est d’ailleurs dans la lignée de ce que les Américains ont toujours réalisé pour justifier leurs engagements militaires : monter une provocation ou organiser une action spectaculaire contre leurs intérêts afin de retourner leur opinion publique en faveur d’une intervention armée (cf. l’explosion du Maine dans le port de la Havane en 1898 pour justifier la guerre contre l’Espagne, l’affaire du Lusitania, Pearl Harbour, l’affaire du patrouilleur dans le Golfe du Tonkin « attaqué » par la marine nord vietnamienne…).

 

Le changement de cap opéré par le « putsch » néo-conservateur est intéressant à plus d’un titre : il désigne à la face du monde un nouvel adversaire – le terrorisme islamique – qui prend la figure d’un certain Ben Laden. Parallèlement, on assiste en Europe occidentale, à un changement de stratégie opéré par des intellectuels juifs à l’égard des mouvements nationalistes engagés dans la lutte contre l’Islam. De plus, quand on étudie de près le corpus néo-conservateur et les écrits de son idéologue (Leo Strauss 1899-1973), on s’aperçoit que non seulement l’idéologie  libérale y est vigoureusement attaquée, mais qu’en outre, tous les fondamentaux sur lesquels Strauss s’appuie, sont tirées des œuvres de Carl Schmitt, Martin Heidegger ou encore Friedrich Nietzsche. La Nouvelle Droite française, et notamment Guillaume Faye, avait déjà travaillé sur ces auteurs dans les années 70 et avait adapté leurs écrits au contexte de l’emprise néo-libérale de la fin du 20ème siècle. Il est plus que probable que ces travaux aient influencé des membres de la nébuleuse néo-conservatrice américaine et notamment Irving Kristol, son véritable fondateur.

 

En faisant semblant d’oublier les buts véritables que poursuivent ceux qui tiennent aujourd’hui les rênes à Washington, on pourrait utilement travailler, en Russie comme en France, sur les bases philosophiques et politiques que les néo-conservateurs viennent de remettre à jour. Car c’est la réalité politique d’aujourd’hui : l’Amérique n’est plus une démocratie, elle est entrée en dictature le 11 septembre 2001 ; mais cela, peu de responsables politiques dans le camp occidental l’ont clairement compris, car les Etats-Unis continuent d’avancer masqués : liberté, démocratie, droits de l’homme, libre-échange international continuent d’être leurs mots d’ordre favoris, mais on peut désormais tenir pour certain qu’aucun de ces concepts n’est aujourd’hui défendu réellement par ceux qui détiennent le pouvoir sur les rives du Potomac. C’est d’ailleurs pour cela que le camp mondialiste s’est désormais scindé en deux : ceux qui prônaient une mondialisation « douce » et que l’on pourrait appeler les « mondialistes de gauche » et qui ont été évincés des commandes le 11 septembre et ceux qui ont pris les rênes ce même jour et que l’on pourrait nommer les « mondialistes de droite ». Il est à noter que la diaspora juive, qui n’a jamais particulièrement brillé par son unité, contrairement à ce que croient les antisémites primaires, est aujourd’hui parfaitement divisée entre pro et anti-néo-conservateurs.

 

Pour défendre en premier lieu la Russie, contre toutes les tentatives de subversion, directes ou indirectes, qui y sont menées, il conviendrait de mettre en place des contre-feux juridiques, culturels et politiques afin, dans un premier temps d’éloigner le danger de subversion intérieure, puis dans un second temps d’utiliser les mêmes armes sur le terrain de l’adversaire, là où il s’y attend le moins.

 

Ce n’est pas le lieu pour exposer ici les méthodes qui pourraient être mises en œuvre et ce serait faire injure au peuple Russe que de lui suggérer des moyens de défense qu’il a probablement déjà commencé à mettre en place. D’ailleurs, les nouveaux rapports qui se sont instaurés entre le gouvernement de M. Poutine et les médias importants de votre pays, prouvent que les Russes ont compris de quelle nature était le danger qui les menaçait et les moyens de s’en protéger.

 

Dans ce difficile travail à accomplir pour échapper à l’étreinte anglo-saxonne, l’alliance de tous les peuples européens est une nécessité impérative. Celle-ci semble relever aujourd’hui d’une mission impossible, tant les élites occidentales paraissent fascinées et tétanisées par l’omnipotence de Washington, mais la vérité sur l’attentat du 11 septembre commence à apparaître, dans certains milieux, notamment en France et en Allemagne. De cette prise de conscience nouvelle, doublée de l’incrédulité s’effaçant progressivement devant le véritable changement de nature en train de s’opérer chez leurs « amis » Américains, est en train de naître chez les Européens de l’Ouest un commencement de rejet de l’Amérique « sauveur du monde libre ». Ce serait une erreur grave de la part des dirigeants russes de méconnaître ce changement profond qui offre enfin l’opportunité de réunir –  unir à nouveau ?- tous les peuples du continent eurasiatique en une seule entité impériale, seule capable de s’opposer véritablement aux desseins de ceux qui veulent asservir le monde à leurs fantasmes archéo-testamentaire.

 

Dans cette guerre totale de conquête des cerveaux, qui précède la conquête des espaces, il est une arme décisive : l’information. Celle-ci est véhiculée par tous les canaux possibles : télévision, cinéma, radio, journaux, internet, livres, revues, jeux vidéo, etc.

Le contrôle absolu de ces vecteurs de communication, à usage interne et externe, est impératif pour qui veut gagner demain. Il existe deux façons de contrôler l’orientation de la communication :

 

1) la censure et la coercition.

2) la finance et l’auto-censure.

 

La première méthode, utilisée par les régimes dictatoriaux est efficace mais elle a le double inconvénient de susciter un fort rejet pour ceux qui la subissent  et d’être facilement attaquable de l’extérieur par les « tenants de la démocratie et de la liberté ».

 

La deuxième méthode, utilisée par le Système, a l’avantage de donner l’apparence de la liberté et de l’absence de censure, aussi bien pour les peuples qui en sont victimes que pour les journalistes qui pratiquent l’auto-censure sans même en être conscients, pour la plupart d’entre eux.

 

Toute entreprise de restauration de la puissance russe devra s’inspirer d’un système qui privilégie l’apparence de la liberté, et qui dans un cadre donné, consistera à obtenir l’adhésion de tous ceux qui « fabriquent » l’information – financiers (publics ou privés) et hommes de communication, à un projet global de restauration d’une véritable liberté pour les peuples. L’important étant que les médias apparaissent libres, pluralistes et dégagés de toute influence politique visible.

 

Dans le même temps, il est indispensable pour un Etat qui veut affronter en vainqueur les enjeux du 3ème millénaire, qu’il conserve la haute main sur une ou plusieurs chaînes de télévision publique, sans publicité, de grande qualité, offrant des programmes et des divertissements de haut niveau et qui soit en même temps la vitrine des ambitions culturelles de cet Etat. A côté, peuvent subsister des chaînes privées, sans capitaux étrangers, autorisées à diffuser des plages publicitaires uniquement pour des produits nationaux. Ces chaînes privées mais contrôlées, offriront des salaires moins attractifs pour ses journalistes de façon à ce que les meilleurs professionnels soient naturellement attirés par une carrière dans la télévision d’Etat.

 

Aujourd’hui, il est un autre domaine essentiel pour un pays qui veut reconquérir tout son espace vital, culturel ou géographique, c’est le cinéma. On a vu plus haut toute l’importance que les Américains attachaient à la promotion de cette industrie. Il est absolument indispensable aujourd’hui que la Russie se dote d’un instrument de propagande aussi essentiel que celui-ci, tant pour satisfaire l’ego du peuple russe, que pour promouvoir à l’extérieur de ses frontières l’image la plus valorisante possible. Il serait erroné de croire que tous les Américains vivent dans de somptueuses villas californiennes avec piscine et voitures de sport dans le garage ; c’est pourtant l’image qu’ils ont réussi à « vendre » depuis des années en diffusant ou en imposant leurs films ou leurs séries télévisées à la terre entière. Le « rêve américain » et l’American way of life qui en découlent, dépendent étroitement de cette propagande que diffusent les studios hollywoodiens depuis les années 30. En se dotant d’une telle arme, la Russie pourrait diffuser sa nouvelle image – celle d’un peuple libre et non soumis au diktat de l’argent – déterminée à aider les autres peuples à se débarrasser de la dictature monstrueuse de la finance internationale. Ses atouts dans ce domaine sont multiples : haute maîtrise technologique, vastes espaces largement inexploités (mythe du Far East), paysages somptueux et méconnus, patrimoine architectural, ouverture sur les mers froides ou chaudes, culture prestigieuse…).

 

Au-delà des enjeux culturels, primordiaux aujourd’hui pour ceux qui veulent défendre leur vision du monde, il y a in fine, l’objectif de conquête des territoires, que le Système a commencé à mettre en œuvre en jetant le masque le 11 septembre 2001.

 

3)    Enjeux géopolitiques pour le 3ème millénaire

 

La géopolitique est la réalité qui conditionne les Etats et la vie des peuples. Cette évidence, les Français la connaissent peu à la différence des slaves, des germains ou des anglo-saxons. Cet état de fait est peut-être dû à notre situation de gardien de l’extrême occident et à notre situation ambiguë de pays à la fois terrestre et maritime. L’histoire de notre nation s’est fondée sur notre lutte constante contre les anglo-saxons (puissance thalassocratique) et les germains (puissance continentale).

Si la France a dominé le continent européen du 17ème au 19ème siècle, il est clair qu’après la défaite de Waterloo elle a perdu son rôle de puissance mondiale de tout premier rang. Après 1815, les acteurs principaux seront les Anglais et leur gigantesque empire maritime, la Russie et son empire eurasiatique, puis à la fin du 19ème siècle et jusqu’en 1945, l’Allemagne et son besoin irrépressible d’espace vital, coincée entre les peuples celtes et latins et slaves. C’est à la fin du 19ème siècle aussi que les Etats-Unis prendront leur essor et supplanteront l’Angleterre dans son rôle de puissance maritime au lendemain de la première guerre mondiale.

Si la prééminence sur le continent est française jusqu’à la guerre de 1812, la Sainte Alliance, initiée par le Tsar Alexandre, qui lui fait suite, aurait pu permettre de jeter les bases d’une entente eurasiatique de Brest à Vladivostok. Mais les Anglais, tout comme les Américains aujourd’hui, ont joué la carte de la division continentale et ont notamment contré, avec l’aide de la France, les légitimes ambitions russes de reconquête du Bosphore et de la libération de Constantinople/Tsargrad.

 

Quelles sont les réalités géopolitiques en 2005 ?

 

Les Etats-Unis sont la seule hyper-puissance dont le poids économique et la maîtrise technologique lui permettent d’avancer, masquée sous les oripeaux de la prétendue démocratie, sur tous les terrains de la planète pour s’assurer le contrôle de celle-ci. Elle a pour principaux alliés les Anglais, qui bien qu’Européens, resteront toujours fidèles à leur politique ancestrale de division des puissances continentales.

 

L’Europe occidentale, dont les acteurs vainqueurs ou vaincus de la Seconde guerre mondiale, sont tous aujourd’hui sous la tutelle américaine sur les plans économique, culturel ou militaire.

 

L’Europe centrale ou orientale échappe peu à peu depuis 1989 à l’influence russe et passe progressivement sous la coupe des occidentaux.

 

La Chine qui sort habilement de l’économie planifiée pour partir à la conquête des marchés mondiaux constitue aujourd’hui probablement l’une des principales inquiétudes pour les stratèges américains. Ces derniers savent qu’à l’horizon 2025-2030 la Chine les aura rattrapés sur le plan technologique.

 

L’Inde qui suit à sa manière les traces de l’Empire du Milieu, mais qui se heurte en son sein à des difficultés probablement dues au caractère très hétérogène des populations qui la composent.

 

Le monde arabo-musulman, très fortement divisé, est néanmoins instrumentalisé par les Etats-Unis qui s’en servent comme moyen de pression sur les occidentaux (Turquie, Kosovo, Albanie) et sur la Fédération de Russie (Tchétchénie, Kirghizstan, Ouzbékistan, Kazakhstan) ou contre l’Inde (Cachemire), ou encore contre la Chine (Ouïgours).

 

Et enfin la Russie, ou plus précisément la Communauté des Etats Indépendants, qui constitue probablement la principale menace, vue du point de vue américain. Ce pays, nouvel « Heartland » du continent européen, est vraisemblablement celui que les Américains considèrent comme leur principal adversaire et cela pour plusieurs raisons :

d’abord, on ne pratique pas impunément la « guerre froide » pendant des décennies, sans que cela ne laisse des traces dans l’inconscient collectif des peuples et dans l’esprit des officiers qui suivent les cours des académies militaires d’outre atlantique (tragédie du Koursk ?).

Ensuite, sur le plan militaire, même si la Russie n’a pas encore retrouvé les moyens qu’elle consacrait jusque dans les années 80 à son complexe militaro-industriel, elle conserve quand même un potentiel considérable qui ne pourra que s’améliorer avec le temps et le redressement de ses finances publiques.

Sur le plan économique, la Russie n’est pas perçue par les occidentaux comme une concurrente, car son industrie est principalement tournée aujourd’hui vers la consommation intérieure. En revanche, elle est le deuxième producteur mondial  d’hydrocarbures et le premier producteur de gaz, matières premières qu’elle a besoin d’exporter pour rentrer des devises. Mais le contrôle de ces hydrocarbures est justement un des enjeux essentiels du Grand Jeu actuel.

Enfin, sur l’aspect idéologique et métaphysique, les Russes sont probablement aujourd’hui les seuls à pouvoir opposer une autre conception du monde à l’American way of life. Héritière de Constantinople, Moscou est donc la 3ème Rome ; il s’ensuit que le conflit avec la nouvelle Carthage est gravé en filigrane depuis 1453, de manière indélébile, dans les pierres de la cathédrale Sainte Sophie.

 

Qu’est-ce qui assure aujourd’hui l’hégémonie de la puissance thalassocratique ? C’est d’avoir réussi à transformer en clients et débiteurs obligés, la plupart des pays importants de la planète financière : Europe de l’ouest, Japon, Chine, et les pays arabes producteurs de pétrole.

 

La plupart de ces pays, et notamment le Japon et la Chine, possèdent des milliers de milliards de dollars en bons du Trésor américain, qui n’ont de valeur que tant qu’ils restent entre leurs mains. En cas de crise de confiance envers le Système,  ces pays vendront massivement leurs avoirs ce qui équivaudra à stopper brutalement la globalisation du monde. Et cette perte de confiance doit pouvoir se provoquer sur le maillon faible du système occidental, c’est-à-dire sur le premier pays qui jettera l’éponge en disant : « Je ne joue plus ! ».

Il serait prématuré d’évoquer aujourd’hui les moyens qui pourraient permettre de provoquer cette crise du Système, mais en revanche, il serait souhaitable d’évoquer les pistes parallèles qu’il conviendrait de suivre afin de préparer le renversement des alliances et le rapprochement des peuples appartenant au même continent et au même destin.

Une de ces pistes qui me semblent intéressantes à suivre est celle qu’avait ouverte votre grand philosophe, Vladimir Soloviev. Peu connu aujourd’hui en France, il est je crois encore très apprécié dans votre pays, notamment par le Président Poutine,  et parmi les travaux considérables qu’il a accompli, un d’entre eux me semble particulièrement remarquable, c’est celui de la tentative de rapprochement entre l’église orthodoxe et l’église catholique.

 

Il pourrait sembler étrange d’aborder l’aspect religieux dans le chapitre géopolitique (Staline ne disait-il pas au lendemain de la grande guerre patriotique : « le Pape ? combien de divisions ? »), mais je crois au contraire, que non seulement Marx avait raison quand il parlait de la religion comme de l’opium du peuple, mais je crois en outre, que le peuple a besoin de cet opium. Les Grecs l’avaient d’ailleurs parfaitement compris : si Socrate a été condamné à boire la ciguë, ce n’est pas parce qu’il était libre-penseur, mais c’est parce qu’il professait ces idées en public et qu’il fragilisait ainsi la Cité en remettant en cause le lien social par l’affaiblissement des croyances.

 

 La renaissance spectaculaire de l’orthodoxie en Russie depuis l’écroulement du système soviétique est une des illustrations de l’importance du fait religieux. Un des gestes essentiels, sur le plan symbolique, qui ait été accompli ces dernières années est la visite que votre Président Vladimir Poutine a rendu au Pape Jean-Paul II  le 5 novembre 2003. Cette rencontre m’apparaît comme le deuxième acte significatif de rapprochement accompli depuis le schisme d’orient, le premier ayant été en 1960, l’abrogation des anathèmes réciproques de 1053, effectué lors du Concile de Vatican 2 où participèrent les deux églises d’orient et d’occident.

 

Cette évolution n’est pas neutre. Je voudrais rappeler ici que les théories de Samuel Huttington (proche des néo-conservateurs) n’affirment pas seulement le choc des civilisations pour les années à venir entre le Nord et le Sud, elles introduisent aussi l’idée fondamentale de césure entre les cultures protestantes et catholiques de l’ouest contre les cultures orthodoxes de l’est. Et ces idées ont été illustrées par le conflit du Kosovo, qui avait pour but essentiel de renforcer l’élément de discorde entre les nations européennes de l’ouest et le monde orthodoxe afin d’empêcher pour longtemps leur réunification. C’est grâce à la sagesse de la diplomatie russe que l’essentiel fut préservé et que les buts poursuivis par les anglo-saxons n’ont été que partiellement atteints.

 

Il semble donc indispensable, avant toute stratégie de réunification, de faire sauter les verrous culturels et religieux qui maintiennent divisé le continent européen. Cela, Vladimir Soloviev l’avait parfaitement compris et analysé et le Président Poutine a, semble-t-il, parfaitement intégré cette idée.

 

Conclusion

 

Militant conscient de la cause européenne, nous n’oublions pas que la grande saga des peuples européens a initié son destin quelque part entre la Baltique et la mer Noire voilà plusieurs milliers d’années. Si ceux qui devaient devenir, longtemps après, les Celtes, les Germains ou les Latins, ont quitté ces terres pour partir à la conquête du monde, nous, nous  n’avons pas oublié que c’est ici que notre destinée a commencé et c’est ici qu’elle doit renaître. Les Slaves ont été les gardiens du berceau de notre longue histoire. Ils ont su protéger les frontières de notre grand empire contre les Mongols, les Turcs ou les Arabes. Aujourd’hui plus que jamais, l’unification de nos forces est un impératif fondamental, et seul le plus fort d’entre nous peut provoquer ce sursaut salvateur : le peuple Russe.

 

Je voudrais rappeler ici ce que Vladimir Soloviev écrivait et qui me paraît aller dans le sens de cette profonde révolution ; il montrait la France, qu’il appelait le verbe de l’humanité, toujours portée à répandre les idées engendrées par elle ou reçues du dehors. En regard de cette activité, il signalait la Russie, restée en quelque sorte passive et comme enfermée dans son immense domaine : « La France, qui dépense sans mesure son ardeur, ne ressemble-t-elle pas à un moteur qui est sur le point de fonctionner à vide ? Au contraire, la Russie est riche des croyances qui se sont conservées comme un capital accru par les siècles. Elle attend l’impulsion qui déterminera un mouvement général et qui portera partout la chaleur et la vie. »

 

Je crois que l’heure de l’impulsion a enfin sonné !

 

Longue vie à la Russie !


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Conférence de SAR Mgr Sixte de Bourbon-Parme
Conférence de SAR Mgr Sixte de Bourbon-Parme: Mission et rayonnement de la France
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